(citation de Gilbert Cesbron, extraite de Don Juan en automne)
Aristote, en bon essentialiste, faisait la différence entre les qualités essentielles et les qualités accidentels, entre le nécessaire et le contingent dans la définition d'une chose, entre ce qui fait que la chose est telle chose et pas une autre chose, et ce qui affecte la chose d'une manière accidentelle qui aurait donc pu être autre. (comment ça, "un peu aride, comme début d'article" ?)
Dans Platon et son ornithorynque entrent dans un bar, adorable petit livre qui vulgarise la philosophie en passant par des blagues, Thomas Cathcart et Daniel Klein réfléchissent à cette idée à travers cette blague éculée et délicieuse :
"Pourquoi un éléphant est-il gris, gros et doté d'une trompe ?
– Parce que s'il était petit, blanc et rond, ce serait une aspirine."
"Certes, me direz-vous, et alors ?". Ben je comprend qu'on se dise qu'il est essentiel pour un éléphant d'être gris, gros, et doté d'une trompe ; un éléphant pas gris, pas gros et pas doté d'une trompe aurait sûrement des soucis d'identité — et quelques rendez-vous chez le psy à prévoir (jusqu'à faire son coming-out en sortant un livre Mémoires d'une aspirine, ou comment vivre 40 ans dans l'angoisse de tomber dans un verre d'eau par inadvertance sans pouvoir le dire à personne).
Je ne suis pas essentialiste. Pas du tout. J'aimerais mais non.
En notre époque, l'essentialisme prend un regain hallucinant, sans que les gens s'en rendent compte. Ça s'appelle maintenant la génétique. Prenez mon deuxième frère, par exemple. Il s'appelle Thomas. Thomas ne ressemble pas beaucoup à mon frère aîné, ni à la petite sœur, ni à moi. Il est nerveux, osseux, bougeux. Dans la famille on l'appelle parfois "le fils du facteur" ; c'est horrible, je sais. Eh bien je ne crois pas que ce fût une qualité essentielle (inscrit dans son code génétique de facteur) de Thomas de gueuler "BIBEROOOON" quand il était un tendre (et chauve) bébé alors que moi, dodu endormi, je bullais déjà paisiblement dans mes couches sales.
Une mésaventure récente m'obligea cependant à me pencher à nouveau sur la question. Devant l'obligation de trouver une nouvelle image pour me représenter sur les forums et sur msn, je choisis une image de Yoshitoshi ABE, mon auteur fétiche (qui agrémente ma belle bannière de ses superbes dessins) :
En cliquant dessus pour avoir la version grande... et pour vous apercevoir que oui, c'est bien une fille (mais si, regardez bien... elle fait du shopping !! or c'est une qualité essentielle de la fille de faire du shopping, dirait Aristote). Et là, plusieurs personnes ont fait la réflexion que, quand même, enfin, c'est une fille quoi. Or je suis un homme, un vrai, un poilu qui sent sous les bras. Sur le coup, très franchement, je n'ai pas compris. Je n'ai pas compris que l'on me refuse, ou tout du moins que l'on tique, même sous la forme d'une blague, à l'idée que je me représente, que je m'avatarise, sous les traits d'une personne de sexe féminin... J'aurais choisi Bugs Bunny pour me matérialiser dans le monde du virtuel, personne ne m'aurait objecté "Mais enfin, tu es un être humain, qu'est-ce que c'est que ce bordel ?". À croire que le double chromosome X est une qualité plus essentielle que de bouquiner de mars à novembre (le bouquinage est un terme très mignon pour désigner la période de rut du lièvre).*
Et pourtant, moi ça ne me paraît pas essentiel justement. Je peux me sentir beaucoup d'affinité avec une amie qui a le même humour que moi, avec une artiste qui a la même sensibilité que moi, ou avec une héroïne de fiction, peu importe. L'identification peut marcher à plein tube sans que la différence de genre ne me pose aucun problème existentiel, dans un sens comme dans l'autre — je ne crois pas avoir de facette transsexuelle cachée.
Où veux-je en venir ?
À la simple réflexion que si je possède des qualités essentielles, elles ne me sont pas inhérentes, mais résident dans le regard que les autres portent sur moi. Et je mentirais en prétendant que je ne fais pas la même chose avec les autres, sur d'autres motifs. Il m'est arrivé une histoire similaire un jour. Une fille avait un avatar de Marilyn Monroe, et je ne la connaissais que par cet avatar, jusqu'à ce que j'apprenne que cette fille dans la "vraie vie" avait effectivement les cheveux blonds... et la peau d'un noir de geai. Je ne peux m'empêcher qu'il y a une forme de racisme dans la gêne que j'ai ressentie face à cet "amalgame" noir/blanc, tout comme je vois une forme de sexisme dans le refus que je porte un masque féminin. Mes mots sont peut-être durs. Mais j'essaie simplement d'être cohérent avec moi-même, en combattant toute forme de réductionnisme. La question que pose Aristote se pose pour toutes choses en ce monde**, certes, mais je crois que tout le monde devrait au moins se la poser quand il juge le genre humain. Voler des poules n'est peut-être pas une qualité essentielle du gitan, et si tout le monde y réfléchissait deux secondes, y'aurait un peu plus de tolérance dans le monde. (mais alors, je n'aurai plus l'excuse de dire que c'est dans ma nature d'avoir une horloge biologique du sommeil réglée sur 4h30-11h50 en période de vacances).
.*Pour m'avoir enduré parfois dans mes crises de féminisme aigüe, certains savent que je suis partisan d'une égalité homme-femme pure et dure, c'est-à-dire que c'est vraiment la même chose, un homme et une femme, hormis . Les seuls différences essentielles que je reconnais à ces deux pseudo moitiés de l'humanité sont résumées dans cette blague que j'aime beaucoup :__
Dieu, après avoir créé Adam et Eve, était plutôt content de son travail. Mais il se dit qu'il pouvait encore peaufiner la chose, alors il fit une proposition à ses deux nouveaux-nés :
– Bon, les enfants, leur dit-il, je vais vous faire un dernier cadeau à chacun, et là, je vais vous laisser le choix pour vous les départager. Le premier cadeau, c'est de pouvoir faire pipi en restant debout, et...
– Génial ! l'interrompt Adam. C'est exactement ce que je veux, je prends !
– Comme tu veux, fit Dieu. Dans ce cas, c'est Eve qui aura les orgasmes multiples.
** Pour autant que les choses existent en tant que tel. Pendant deux heures par semaine cette année, j'ai dû apprendre qu'il n'y avait pas de "choses en soi". Ça laisse des marques.






clics
visites
