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Mot clé - dubitatif

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mercredi 04 juin 2008

Et si c'était cela, perdre sa vie : se poser les questions essentielles juste un peu trop tard ?

(citation de Gilbert Cesbron, extraite de Don Juan en automne)

Aristote, en bon essentialiste, faisait la différence entre les qualités essentielles et les qualités accidentels, entre le nécessaire et le contingent dans la définition d'une chose, entre ce qui fait que la chose est telle chose et pas une autre chose, et ce qui affecte la chose d'une manière accidentelle qui aurait donc pu être autre. (comment ça, "un peu aride, comme début d'article" ?)
Dans Platon et son ornithorynque entrent dans un bar, adorable petit livre qui vulgarise la philosophie en passant par des blagues, Thomas Cathcart et Daniel Klein réfléchissent à cette idée à travers cette blague éculée et délicieuse :

"Pourquoi un éléphant est-il gris, gros et doté d'une trompe ?
– Parce que s'il était petit, blanc et rond, ce serait une aspirine."

"Certes, me direz-vous, et alors ?". Ben je comprend qu'on se dise qu'il est essentiel pour un éléphant d'être gris, gros, et doté d'une trompe ; un éléphant pas gris, pas gros et pas doté d'une trompe aurait sûrement des soucis d'identité — et quelques rendez-vous chez le psy à prévoir (jusqu'à faire son coming-out en sortant un livre Mémoires d'une aspirine, ou comment vivre 40 ans dans l'angoisse de tomber dans un verre d'eau par inadvertance sans pouvoir le dire à personne).

Je ne suis pas essentialiste. Pas du tout. J'aimerais mais non.
En notre époque, l'essentialisme prend un regain hallucinant, sans que les gens s'en rendent compte. Ça s'appelle maintenant la génétique. Prenez mon deuxième frère, par exemple. Il s'appelle Thomas. Thomas ne ressemble pas beaucoup à mon frère aîné, ni à la petite sœur, ni à moi. Il est nerveux, osseux, bougeux. Dans la famille on l'appelle parfois "le fils du facteur" ; c'est horrible, je sais. Eh bien je ne crois pas que ce fût une qualité essentielle (inscrit dans son code génétique de facteur) de Thomas de gueuler "BIBEROOOON" quand il était un tendre (et chauve) bébé alors que moi, dodu endormi, je bullais déjà paisiblement dans mes couches sales.

Une mésaventure récente m'obligea cependant à me pencher à nouveau sur la question. Devant l'obligation de trouver une nouvelle image pour me représenter sur les forums et sur msn, je choisis une image de Yoshitoshi ABE, mon auteur fétiche (qui agrémente ma belle bannière de ses superbes dessins) :

En cliquant dessus pour avoir la version grande... et pour vous apercevoir que oui, c'est bien une fille (mais si, regardez bien... elle fait du shopping !! or c'est une qualité essentielle de la fille de faire du shopping, dirait Aristote). Et là, plusieurs personnes ont fait la réflexion que, quand même, enfin, c'est une fille quoi. Or je suis un homme, un vrai, un poilu qui sent sous les bras. Sur le coup, très franchement, je n'ai pas compris. Je n'ai pas compris que l'on me refuse, ou tout du moins que l'on tique, même sous la forme d'une blague, à l'idée que je me représente, que je m'avatarise, sous les traits d'une personne de sexe féminin... J'aurais choisi Bugs Bunny pour me matérialiser dans le monde du virtuel, personne ne m'aurait objecté "Mais enfin, tu es un être humain, qu'est-ce que c'est que ce bordel ?". À croire que le double chromosome X est une qualité plus essentielle que de bouquiner de mars à novembre (le bouquinage est un terme très mignon pour désigner la période de rut du lièvre).*
Et pourtant, moi ça ne me paraît pas essentiel justement. Je peux me sentir beaucoup d'affinité avec une amie qui a le même humour que moi, avec une artiste qui a la même sensibilité que moi, ou avec une héroïne de fiction, peu importe. L'identification peut marcher à plein tube sans que la différence de genre ne me pose aucun problème existentiel, dans un sens comme dans l'autre — je ne crois pas avoir de facette transsexuelle cachée.

Où veux-je en venir ?
À la simple réflexion que si je possède des qualités essentielles, elles ne me sont pas inhérentes, mais résident dans le regard que les autres portent sur moi. Et je mentirais en prétendant que je ne fais pas la même chose avec les autres, sur d'autres motifs. Il m'est arrivé une histoire similaire un jour. Une fille avait un avatar de Marilyn Monroe, et je ne la connaissais que par cet avatar, jusqu'à ce que j'apprenne que cette fille dans la "vraie vie" avait effectivement les cheveux blonds... et la peau d'un noir de geai. Je ne peux m'empêcher qu'il y a une forme de racisme dans la gêne que j'ai ressentie face à cet "amalgame" noir/blanc, tout comme je vois une forme de sexisme dans le refus que je porte un masque féminin. Mes mots sont peut-être durs. Mais j'essaie simplement d'être cohérent avec moi-même, en combattant toute forme de réductionnisme. La question que pose Aristote se pose pour toutes choses en ce monde**, certes, mais je crois que tout le monde devrait au moins se la poser quand il juge le genre humain. Voler des poules n'est peut-être pas une qualité essentielle du gitan, et si tout le monde y réfléchissait deux secondes, y'aurait un peu plus de tolérance dans le monde. (mais alors, je n'aurai plus l'excuse de dire que c'est dans ma nature d'avoir une horloge biologique du sommeil réglée sur 4h30-11h50 en période de vacances).




.*Pour m'avoir enduré parfois dans mes crises de féminisme aigüe, certains savent que je suis partisan d'une égalité homme-femme pure et dure, c'est-à-dire que c'est vraiment la même chose, un homme et une femme, hormis . Les seuls différences essentielles que je reconnais à ces deux pseudo moitiés de l'humanité sont résumées dans cette blague que j'aime beaucoup :__
Dieu, après avoir créé Adam et Eve, était plutôt content de son travail. Mais il se dit qu'il pouvait encore peaufiner la chose, alors il fit une proposition à ses deux nouveaux-nés :
– Bon, les enfants, leur dit-il, je vais vous faire un dernier cadeau à chacun, et là, je vais vous laisser le choix pour vous les départager. Le premier cadeau, c'est de pouvoir faire pipi en restant debout, et...
– Génial ! l'interrompt Adam. C'est exactement ce que je veux, je prends !
– Comme tu veux, fit Dieu. Dans ce cas, c'est Eve qui aura les orgasmes multiples.


** Pour autant que les choses existent en tant que tel. Pendant deux heures par semaine cette année, j'ai dû apprendre qu'il n'y avait pas de "choses en soi". Ça laisse des marques.

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Ce jour-là, l'Incurable a été particulièrement

mardi 25 mars 2008

Le destin, la choucroute [2]

{Après cet intermède récréatif et bon enfant, retournons à mes tifs, et je vous conseille de lire l'article précédent pour mieux apprécier l'humiliation publique qui va suivre}

Tout fringant dans mon beau peignoir, le derrière fermement engoncé dans le moelleux fauteuil de l'espace shampooing, je commençais à somnoler, le sourire béat et l'œil éteint. J'étais là où on m'avait dit d'aller, j'avais fait comme on m'avait dit, maintenant j'attendais que ça se passe, quoi que "ça" fût. Je n'avais plus rien à faire, maintenant j'étais l'objet passif du bon-vouloir de la dame à la choucroute cuivrée avec des racines blondes et des mèches noires ; et cela me convenait fort bien ma foi. Hélas ! je sentais déjà ma position inconfortable, en constatant que j'étais face à la vitrine. du commerce, donc face à la rue. Et il était tard, donc il faisait sombre dehors, et éclairé dedans. Donc les gens passaient devant moi. Souvent ils tournaient la tête négligemment dans la direction de la vitrine. Non, dans MA direction. Et ils ME voyaient. Ne dites pas que c'est pas vrai parce que c'est vrai. Ne dites pas que je suis paranoïaque, vous aussi vous auriez été paranoïaque si tout le monde s'était mis à vous regarder. Voilà, je me sentais déjà mal. J'étais en peignoir, dans l'espace shampooing de Coiff&co, l'air con comme un gros barbapapa évaché, et la ville me regardait. La plus grande honte de ma vie depuis ce fameux jour à l'école primaire (tout le monde a un "fameux jour à l'école primaire", je laisse au lecteur le soin de donner à cette expression le douloureux contenu que ses souvenirs rappelleront à sa mémoire, hihi).
La question qui me vint à l'esprit fut alors : avais-je l'air plus con tout seul dans mon peignoir, ou accompagné de trois pèlerins à l'air aussi hagard et à qui le peignoir allait tout aussi dramatiquement peu ? Je ne cherchai même pas la réponse, puisque les trois pèlerins étaient là, à côté de moi, l'air hagard, que ça me plaise ou non, malgré mes multiples protestations (j'ai tenté en dernier recours "Mais c'est un scandaaaaaale, Monsieur Barre", mais je crois que la corporation des coiffeuses à choucroute n'encourage pas la culture politique de ses membres). Mon pessimisme naturelle conclut finalement qu'on était à nous quatre une bien belle brochette de crétins à peignoir, et je m'enfonçai encore plus profondément dans les souffrances intolérables de mon agonie sociale, et dans le moelleux fauteuil de l'espace shampooing.

Il est une habitude dont je ne peux me défaire, qui se manifeste systématiquement quand je suis dans une file d'attente à la Poste, à la gare, ou au coiffeur — ah, oui, je tiens à préciser que je ne fais pas partie de la France qui va chez le coiffeur, tout comme je ne fais pas partie de la France qui se lève tôt (c'est mon côté jeune et subversif, vous comprenez). Cette habitude (cet habitus, dirait le sociologue Pierre Bourdieu pour montrer que c'est un scientifique et qu'il peut utiliser des mots compliqués pour dire des trucs qu'on a déjà des mots pour les dire) est sans doute assez banale : j'ausculte attentivement les différents employés auxquels je risque d'avoir affaire dans l'heure, qui a l'air sympa, qui a l'air chiant, qui a l'air très chiant. Une habitude banale, mais un peu maladive chez moi, puisque la curiosité devient rapidement un stress, voire une angoisse quand on est en face d'une espèce de grosse choucroute cuivrée à racines blondes et à mèches cuivrées et aux ONGLES LONGS. Inutile de préciser qui m'a fait mon shampooing, vous l'avez deviné.
Savez-vous que le cuir chevelu est une zone particulièrement vascularisée et innervée de notre peau ? Je l'ai appris ce jour-là. Avec ses ongles. J'en frissonne encore. C'était, comment dire... j'avais l'impression qu'elle était le râteau, et moi le plant de radis resté en jachère depuis trois mois, un jour de gel. Ou plutôt, étant donnés la vigueur et l'enthousiasme sadique évident de ses gestes, je dirais que c'était Bree (de Desperate Housewives) tentant de récurer un four avec le côté vert d'une éponge. Et sans décap'four. J'ai douillé, les amis, j'ai douillé.

Puis vint le moment du coiffage proprement dit. J'étais installé dans mon beau peignoir devant un beau miroir, à contempler mes malheureux cheveux pour la dernière fois (et à estimer l'ampleur des dégâts, j'avais l'impression d'avoir Cette jeune femme avait le même défaut que tous les coiffeurs : elle était incapable de choisir à ma place.
Elle : Alors vous voulez quoi ?
Moi : Euh... plus court.
Elle : Oui, d'accord, mais comment ?
Moi : Ben, des cheveux courts.
Elle : Courts courts ?
Moi : Ah non !
Elle : ...
Moi : ...
Elle : Vous allez me montrer à partir des modèles. *tend un bouquin avec plein de photos*
Moi : Alors... ben quelque chose comme ça. *montre une photo*
Elle : Ah d'accord. Courts comme ça.
Moi : Oui, comme ça mais qui tend un peu vers ça. *montre une autre photo*
Elle : Mais c'est pas du tout pareil.
Moi : ...
Elle : ...
Moi : Bon alors mettons pour la première photo.
Elle : Je vous passe à la tondeuse ?
Moi, ignorant totalement les conséquences de mes paroles et croyant naïvement que je pouvais faire confiance à cette jeune femme dont je n'osais remettre en cause la compétence : Pourquoi pas.

La tondeuse. Mon dieu. Quand elle commença à passer la chose sur mon pauvre crâne, je compris en un instant que j'avais foiré ma journée. Mes cheveux, mes pauvres cheveux. Tous décimés, un à un, par la machine infernale.
Après avoir fait le tour de la tête, il restait des cheveux longs sur le dessus. Ça s'appelle l'effet palmier. C'est très seyant. J'ai hésité à partir à ce moment-là, ça m'aurait fait un style. On m'aurait appelé palm-man. Mais non, Dalila termina son office, et je me retrouvai avec une coiffure style Chuck Norris chez les Marines.

L'histoire aurait été suffisamment pitoyable arrivé à ce point, n'eût-ce été ce qui va suivre... les réactions des gens.
Bon, je vais les classer dans l'ordre inverse d'émulation :

  • Carole a été tout à fait infâme. L'humiliation s'est déroulée sur msn, après avoir mis ma webcam :

C. : ...
Moi : pourquoi "..." ?
C. : pour la coupe de cheveux.
Moi : T'aimes pas ? :(
C. : Je dois avouer que je ne suis pas transcendée.
Moi : ça repoussera !
C. : Mais oui.
C. : et puis bon, je n'ai pas le goût universel.
Moi : Arf.
C. : et j'ai pas dit que c'était affreux.
Moi : Arfffffffff

  • Mon papa n'a pas aimé du tout. D'abord il m'a pas reconnu à la gare quand je suis rentré à la maison, ce qui est vexant en soi. Ensuite il a pigné pendant tout le trajet (des genres de "gniii" horripilants). Enfin, il a été très vilain au repas. Il me jetait des regards mauvais, et a coupé la conversation à plusieurs reprises pour simplement lancer un grand "Non, j'aime pas.". Je crois qu'il ne supporte pas que j'ai la même coiffure que mon papy gendarme.


  • Capucine a dit simplement que "plus court, ça aurait été affreux". C'est peut-être un compliment, chez les Bretons. (mais c'était sincère et pertinent)


  • A. et L. ont été hypocrites, enfin je suis sûr qu'elles ont été hypocrites, parce qu'elles ont du goût donc elles auraient dû ne pas aimer, et donc me charrier, même si ça m'aurait vexé. Elles disent qu'elles aiment mais moi je sais que c'est pas vrai. C'est incroyable comme la plus infrangible des amitiés peut vaciller avec cette simple phrase "c'est sincère, j'aime bien". :'(


  • Ma maman a fait des "oooh" et des "aaaah", ce qui veut dire qu'elle aime bien et qu'elle me trouve le plus beau des petits garçons du monde entier. Mais je crois qu'elle aurait dit ça aussi pour une crête de keupon donc son avis est un peu inclassable... (en fait ce qu'il y a de fabuleux avec mes parents, c'est qu'ils alimentent la relation œdipienne bien mieux que je ne le ferais si je le voulais)


  • Mon cousin-colocataire homosexuel a eu un mouvement de surprise en me voyant débarquer dans la cuisine, puis il m'a dit que ça m'allait très bien. Il m'avait déjà dit ça spontanément pour mon bô manteau, je suis content.


  • Le lendemain, alors que je passais devant la chambre de mon cousin-colocataire, un de ses amis (homosexuel aussi) m'a attrapé comme un lapin en plein vol pour me dire que ma nouvelle coiffure m'allait très bien. Waw. Genre je le connais à peine, et il me complimente sur ma coiffure. C'était un peu flippant.


  • Ma grand-mère m'a trouvé superbe. Très élégant, très masculin. Là j'ai vraiment pris peur. (au passage, elle m'a dit qu'elle trouvait que j'avais maigri, ce qui est faux, comme à chaque fois qu'elle me dit que j'ai maigri ou que j'ai grossi, mamie je pèse toujours le même poids)


Tout ça pour dire que ma coiffure a été appréciée principalement, si ce n'est uniquement, par deux homosexuels et une grand-mère. Je vous laisse imaginer l'abîme réflexif dans lequel cette conclusion m'a amené...

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