Le chemin est long sur le retour, la marche lente dans le sable normand, tandis que nous avançons tous les deux dans la nuit d'hiver, moi à mon rythme, lui à son rythme. Je regarde les lumières de la ville devant moi, mais je sais qu'il me suit toujours, jamais très loin.

Le vent de décembre est froid, qui passe dans sa barbe grisonnante, et éparpille la lourde frange qui voile mes yeux.

Je sors un petit appareil dont la lumière détourne mon regard des étoiles. Je choisis un morceau de rap, et attend une réaction, qui ne tarde pas. Deux trois grommellements et j'ai déjà changé.

Mes doigts connaissent la manoeuvre, je sautille légèrement d'un titre à l'autre sur la plage, alors qu'il me suit à pas mesurés, comme autant de doux glissements sur le sable, que j'écoute sans tendre l'oreille. Il ne cherche pas à s'adapter à ma cadence chaotique, binaire, ternaire, modulant sans arrêt, à l'envie à l'humeur.

Soudain, le son de ses pas feutrés cesse derrière moi. Je me retourne et le regarde. Le viseur électronique est déjà pointée sur moi. C'est le moment, me dis-je. Depuis deux jours que je l'attends, je vais lui faire plaisir, je vais me faire pardonner de mes paroles imprudentes... Mon visage réticent se force à se déformer, puis une seconde d'amour m'arrache un sourire, un vrai. Un flash jaillit. J'espère que cela a suffit pour capturer ce que j'ai laissé échapper, la culpabilité, l'affection, le respect, mais je baisse les yeux avant qu'il ne baisse son appareil.

Je lui tourne le dos, rallume mon lecteur : les Mots Bleus de Christophe recouvrent le bruit des vagues qui s'abattent sur la grève. Il dit quelques mots, je ne réponds pas. Je reprends la marche, toujours devant lui, et, pour quelques minutes, je règle mon pas sur le pas de mon père.