(citation de Eugène Ionesco, in le Rhinocéros)
L'arrivée à Okinawa était pour le moins folklorique, au sens imagé comme au sens strict.. Dans les films kikitsch, l'arrivée sur une île tropicale signifie systématiquement l'abordage sauvage de l'arrivant par une horde de jeunes filles locales peu vêtues qui l'étouffent sous les colliers à fleurs en espérant secrètement que le bel occidental friqué à brushing les sortira de leur trou paumé et les amènera vers la civilisation, les cuisines en formica et les vernis à ongle (ce qui arrive rarement, à la fin de l'aventure il retourne généralement auprès d'une belle occidentale friquée en laissant les ostrogoths dans leur merde).
C'est presque ce qui m'est arrivé.
En fait, les primitives avaient des baskets, le collier à fleurs était en plastique, et moi je suais comme un porc sous ma tonne de sacs, dans une chaleur apocalyptique, n'ayant pas pris de douche et ne m'étant pas changé depuis presque une journée, journée quasiment sans sommeil d'ailleurs. Et mon brushing était tout défait. Elles ont pris plein de photos avec leurs portables high tech, ce dont mes cheveux gras et mon air hagard se seraient passé, et elles m'ont traîné en dehors de l'aéroport (que l'autre steward anglais polyglotte imbuvable (comme son thé) prononçait "aroport", comme quoi il était pas si polyglotte, haha) jusqu'à un petit resto, pas cher du tout, comme tous les restos ici (si vous savez pas où aller un samedi soir, allez à Okinawa, j'ai de bonnes adresses à vous refiler). C'était bien tout de même, j'ai discuté avec les Macao Sisters (qui ont choisi comme surnom Sammy (oui comme dans Scoubidou), Casey (oui comme la rappeuse, ou la base en Antarctique), et Bernice (un équalent de Bernadette en France, mais bizarrement elle a pas apprécié quand on le lui a expliqué), toutes trois de la taille d'1m50, mais ça ne dénote pas franchement dans le décor), qui sont arrivées quelques jours avant nous.
J'étais donc un peu mort, et très heureux quand on m'a proposé d'aller à mon appartement, mon mien, mon à moi, avec un lit, enfin. Je me suis un peu écroulé de désespoir sur le parquet laqué quand j'ai vu que c'était un matelas de 5cm d'épaisseur sur du plat (c'est donc vrai que les asiatiques sont tous des êtres à la spiritualité très évoluée qui vivent en ascète avec simplement un matelas pourri, cinq heures de méditation par jour et une feuille de salade au dîner...), mais on s'y fait. On m'a montré comment marchait la douche (si on sait pas qu'il faut appuyer sur un bouton pour mettre l'eau chaude, c'est problématique...) et comment brancher l'interweb (et là je revécus !).
Lorsque je fus entré et déjà à l'aise dans mon nouveau cocon tropical, un cri d'horreur s'est échappé de la bouche de Sammy, je cite : "KUTSU !!". J'avais oublié d'enlever mes chaussures, comme dans tout lieu de résidence japonais qui se respecte. Le drame, quoi. Ne voulant pas lancer un débat sur les différences culturelles (j'ai déjà une rédaction sur ça pour vendredi T__T) et sur l'incongruité de cette idée selon laquelle je pourrais pas faire ce que je veux chez moi, et ne voulant pas dégueulasser le parquet en même temps, j'ai gentiment enlevé les armes du crime de mes pieds qui n'avaient pas respiré depuis longtemps. Et là, j'ai vu LE atout majeur de cet appart : le placard à chaussures. Onze étages, quatre-vingt centimètres de large, trente centimètres de profondeur. Si j'invite le bataillon de marines du coin pour une petite bouffe, au moins ils pourront tous ranger leurs rangers à talon métallique ; voilà qui m'apaise l'esprit. On notera aussi l'évier de cantine militaire, et la penderie pour les tenues de combat (avec masque à gaz). En revanche, pour mes vêtements à moi, c'est keudchi... Cela m'a beaucoup angoissé jusqu'à ce je me dise, hier, que je pouvais peut être mettre mes vêtements dans l'immensissime placard à chaussures ! Je trouvais ça extrêmement intelligent jusqu'à ce que je fasse la fête, ce soir, chez Charlie, mon camarade de nomadisme, qui avait eu cette idée et qui s'est fait enguirlander par les Chinoises. Ben oui, ça pue dans un placard à chaussures. Sauf quand on en a deux paires et demi et la flemme de les ranger dans le placard prévu à cet effet, mais ça c'est pas compréhensible pour ces jolies demoiselles. (Héhé ! vous en vouliez de l'action à Okinawa ? en voilà !!!)
Et comme l'article est pas super palpitant et que y'a plus de mots que de zolies photos pleines de couleur, je vous offre le rejeton de l'avion pokémon : la tuture pokémon ! Yeah !

Et je suis trop bon, j'ai même répondu à vos commentaires sur l'article précédent. Que de lectures !...
dimanche 12 octobre 2008
On ne peut prévoir les choses qu'après qu'elles sont arrivées.
Par L'Incurable le dimanche 12 octobre 2008, 20:42
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Ce jour-là l'Incurable a été particulièrement
dimanche 05 octobre 2008
Prolonger des adieux ne vaut jamais grand chose ; ce n'est pas la présence que l'on prolonge, mais le départ.
Par L'Incurable le dimanche 05 octobre 2008, 22:37
Citation de Elisabeth Bibeso (1897-1945), extraite de Le Sapin et le Palmier
(cliquez sur les photos pour les agrandir un peu)
Une énième insomnie me donne l'occasion de sortir de mon lit pour vous donner le premier compte-rendu Made in Japan... et Dieu sait qu'il est touffu...
Par une belle après-midi de début d'automne, je me trouvais ainsi dans un terminal d'aéroport avec la quasi-moitié de mon poids sur le dos, après quelques tribulations avec la seuneuceufeu dont les trains n'ont pas toujours une longueur d'avance, non non non (mais je vous épargnerai mon avis sur ce "service public"). Guettant d'un oeil les militaires à la mine patibulaire et au gros fusil qui n'ont sans doute pas trouvé d'endroit plus sympa pour faire leur promenade digestive, je me dirigeai vers le coin de la Japan Airlines et méditai sur le pourcentage toujours croissant de faux sacs Prada et de vrais appareils photo Nikon, c'est-à-dire sur le taux anormalement élevé de Japonais qui, comme ce fut confirmé plus tard, ne devrait pas décroître jusqu'à mon arrivée à Okinawa. Je me demandai aussi si l'avion allait s'abîmer sur le chemin, et pourquoi donc on disait "s'abîmer" pour le crash d'un fer à repasser géant (c'est un peu comme si j'égratignais mon hamster en le plongeant tête la première dans un mixer en marche). Ah, et je me demandai pourquoi je me faisais toujours avoir par les panneaux "Borne Wi-Fi" qui cachent toujours des procédés ignobles du genre "6€ les trente minutes pour soulager tes envies de geek" (c'est comme les toilettes payantes au Mont-Saint-Michel ou dans les gares ! honteux !). Je comprends un peu mieux les fumeurs qui prennent l'avion maintenant. (Mais non j'ai pas essayé de trouver un réseau non-sécurisé dans les toilettes de l'avion, ce que vous êtes bêtas !)
Pour rappel, Okinawa c'est là :

On dirait le sud ? Voilà, vous avez pigé. (et oui le temps dure longtemps quand on jetlag). Donc plage, cocotier, mini-kini, mini-cul-nu et tout le reste (maintenant que tout le monde m'envie à mort, ça me lasse presque de me vanter).
On pourrait penser que ça ferait des valises moins lourdes, faute de vêtements chauds... mais... non. Ma mère a quand même réussi l'exploit de fourguer dans mes affaires deux anti-moustiques, deux boîtes de pilule anti-soleil, deux flacons de crème solaire, et trois flacons pour calmer les coups de soleil, dont un spécial pour les brûlures au deuxième degré. Pessimisme ou prévoyance sur ce dernier point ? Difficile à dire. Toujours est-il que le délestage vestimentaire était largement compensé par la charge des lotions en tout genre et par le poids de l'appréhension maternelle sur mes fragiles épaules.
Le temps de vol jusqu'à Nagoya était de douze heures, mais à côté du hublot, j'allais pouvoir assister à l'une des nuits les plus courtes de mon existence.
Après "tu va ns ramenné 1 japonèz lolilol.", le deuxième encouragement qui revenait le plus souvent était "yora d joli autèss danl avion lolilol". (non en fait j'ai pas que des amis qui font "lolilol", j'ai aussi une grand-mère, mais ça revient au même !) Eh bien non. Elles étaient soit trop vieilles, soit trop testostéroneuses (et anglaises, par la même occasion, dont un steward blond polyglotte qui draguait une équipe de volleyeuses espagnoles dans leur langue maternelle mais qui me servait du "ikaga desu ka"... moi je dis y'a délit de sale gueule, je veux qu'on me parle français même si je m'appelle pas Maria et que j'ai pas de beaux mollets >__<). L'arnaque, quoi. Mais il y avait des avantages substantiels.
Je passe sur l'écran individuel, vous me détestez déjà assez comme ça. Ah, non, je dois signaler que Sex and the city est beaucoup moins drôle en chinois qu'en anglais (c'est scandaleux !) et qu'Indiana Jones accuse toujours autant ses soixante balais en russe.
Passons aux choses sérieuses et à la réelle justification d'un prix si honteusement élevé (à part le kérosène et les prostituées de luxe du patron) : la bouffe !
C'est Japan Airlines, alors c'est japonais. D'où la bouteille de gros rouge et le camembert, comme vous pouvez le constater :

Et j'imagine que les crackers c'était pour le steward anglais blond malpoli au nez grotesque (oui il m'a vraiment pas plu avec ses "ikaga desu kaaa ?")
Le reste était trop inconsistant et/où inidentifiable pour valoir la peine d'être décrit.
Avec mes voisins japonais, j'ai appris quelque chose de très important. Quand vous voulez expliquer à un Japonais que vous habitez pas à Paris, il faut dire que vous habitez pas loin du Mont-Saint-Michel. Ça impressionne forcément. Et même quand ils savent pas où c'est (ah là là...), ça les impressionne quand même. (si je veux être plus précis, dans mon cas, je dis parfois "Cherbourg, c'est la ville qu'on voit au début de Titanic", ça marche presque mieux !)
Dans la nuit, entre deux gargouillements de gorge nippons ou pépiements hispaniques, j'eus du mal à m'endormir. Je me demandai combien de gens dans l'appareil laissait autant de choses que moi derrière eux, et pour si longtemps. Pendant quelques temps j'oubliai l'illusion d'internet qui me fait croire en ce moment même et comme toutes les nuits que, bof, le Japon, toutes les régions de France, le Québec même ou tout le reste, le monde entier n'est qu'à quelques kilo-octets de moi.
Il n'est rien de plus solitaire qu'un voyage en avion.
L'air artificiel de la cabine m'étouffait, tandis que je me lovais difficilement dans une mauvaise couverture, comme dans une bulle de souvenirs rapiécés. Et le nez contre le hublot gelé, j'attendais la fin de cette si courte nuit.

(Est sibérien au petit matin)
L'arrivée à Nagoya était évidemment assez forte en émotion. Waouh, des kanji partout ! (et juste après, waouh, reste plus qu'à les apprendre !)
Après un rapide passage aux douanes (j'avais vérifié les bagages avant, pour pas faire la bourde de mon voyage au Québec, où je n'avais pas déclaré un pot de foie gras... dans un continent gavageophobe ça fait pas sérieux (mais ils ont pas vu le foie de certains clients de leurs fast-food, na) ), j'ai patiemment attendu dans la salle d'attente avec une classe de lycéens que j'ai essayé d'infiltrer ("wesh, bien ou bien les teupo ?"), sans succès malheureusement. Il me manquait l'uniforme, sans doute.
Une grosse surprise toutefois :

Ouiiiiiiii l'avion Hello Kitty himself !! Grand moment d'émotion ! Couplé avec ce que j'ai vu à Okinawa, attention les yeux :

Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii l'avion pokemooooooooon truc de oufffffffffffffff !!
Dans l'avion de Nagoya à Okinawa, Il y avait moins de monde et les hôtesses étaient plus jeunes, plus japonaises et plus œstrogénées que le steward anglais blond polyglotte insupportable (et puis il souriait tout le teeeeemps, genre "ikaga desuuu kaaaaa" en tendant le pichet de thé vert froid). Je sentais une légère amélioration.
J'ai été pris d'un fou rire en feuilletant le catalogue de la Jal...


Au Japon, ils ont pas le président, mais ils ont les talonnettes... (mon dieu, ces têtes de vainqueurs !)
Dans l'avion, j'étais encore près du hublot, du côté de l'aile (j'étais donc chargé du "OH MON DIEU LE MOTEUR EST EN FEU" et je prenais cette mission très à cœur). Les formations nuageuses devant moi était tout simplement magnifiques, splendides, emphatiques, munificentes, supercoquentieuses oserais-je dire.


Et tandis que l'appareil tremblait en s'approchant du sol, tandis tous regardaient vers le côté gauche pour admirer leur futur destination, leur île paradisiaque aux eaux bleu turquoise, je restai les yeux dans le vague du côté droit, vers l'Occident, et vers ce petit îlot perdu au milieu de nulle part, sur une mer tachetée de mares de lumière informes, un étrange petit bout de terre qu'aucun rayon du soleil de l'est ne daignait réchauffer.

(musique du moment : Coldplay - Lovers in Japan (acoustic version) )
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Ce jour-là l'Incurable a été particulièrement
mercredi 10 septembre 2008
Même la pensée d'une fourmi peut toucher le ciel.
Par L'Incurable le mercredi 10 septembre 2008, 12:37
(proverbe japonais)
Voilà, j'ai paré mon blog de ses plus beaux attraits pour annoncer ce que tout le monde sait déjà : ce blog de rien du tout devient un blog de voyage de nipponisant amateur pour nippophiles indulgents (vous, donc, qui avez intérêt à aimer le poisson cru). Je ne sais pas encore si j'aurai le temps ou l'envie d'écrire, mais ce sera jamais plus pire que ces quelques derniers mois, comme vous me l'avez parfois fait remarquer avec beaucoup de tact et un peu d'impatience (Ah, dans l'oreillette Nelson me dit "Ha ha !" ; merci Nelson). Je suppose que l'on a plus à écrire quand on ne perd pas ses journées en glandouille, flemmeries flâneries, msn et playstation 2 (eh oui, Obiwan Kenobi c'était le piège dans notre grand jeu concours de l'été !) et quand on est au contact avec une civilisation étrangère pour qui le fantasme érotique ultime est une pieuvre (je me suis renseigné avant de partir). Un an à Okinawa, le Hawaï japonais, en bermuda à fleurs. Yeah.
Pour le moment, je ne goûte guère autre chose que les formalités administratives, qui sont effectivement des "formalités" pour toute personne organisée, ponctuelle, soigneuse, scrupuleuse, pointilleuse, vétilleuse, bref, bonne à enfermer (qui finit inéluctablement un jour en page des faits divers de la Presse de la Manche ou de la Liberté du Morbihan, après un pétage de plomb et un meurtre banalement sordide et compulsif). Pour toutes les autres personnes, c'est un labyrinthe kafkaïen, un capharnaüm laborieux, qui pousserait un Gaston Lagaffe à la préretraite en deux semaines, ou n'importe qui à la dépression nerveuse en deux jours.
Ce blog vous tiendra au courant pour tout détail plus substantiel et intéressant. En attendant, vous remarquerez la refonte de l'affichage du blog. Un travail de titan réalisé à grand peine... (au moins trois quarts d'heure pour trouver une chouette police). C'est comme ça chez l'Incurable, le lecteur est chouchouté !
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Ce jour-là l'Incurable a été particulièrement
dimanche 07 septembre 2008
La présence diminue la réputation, l'absence l'augmente.
Par L'Incurable le dimanche 07 septembre 2008, 03:21
Citation de Baltasar Gracian Y Morales (1601-1658)

Tiré de Calvin & Hobbes, tome 1 de l'intégrale éditée chez Hors Collection.
L'ellipse narrative est une figure de style des plus usités, et pourtant des plus riches en possibilités d'utilisation. Elle consiste en un effacement volontaire d'une partie du récit, qui s'en trouve accéléré : le temps passé dans l'histoire est réduit à un "deux mois plus tard" qui prend quelques dixièmes de seconde de l'espace-temps du lecteur. L'intérêt est généralement de passer outre des évènements qui auraient manqué d'intérêt, ou qui auraient cassé le rythme de la narration. Elle peut aussi générer la frustration en occultant des informations attendues ou espérées (par exemple, quelqu'un crie dans la nuit, et hop on passe au petit matin). Elle peut aussi concentrer une action éployée dans le temps pour lui donner plus d'impact. Par exemple, une nuit d'angoisses fantomatiques résumée en deux visages figés par l'effroi à l'aube (à opposer, bien sûr, à la dilution narrative de la soirée en trois cases identiques, dont une muette).
Maintenant que vous êtes convaincus de l'intérêt littéraire, bédéesque et cinématographique de l'ellipse, parlons peu mais parlons bien. Un blog n'est jamais un produit fini ; même stoppé, ce n'est qu'un chantier en construction. Et il témoigne de l'arythmie et des aléas de la vie de son auteur.
Alors, mettez votre imagination à l'épreuve, et trouvez ce que j'ai pu faire de passionnant et de chronophage durant cette SUPERBE ellipse ! ^o^
(toute proposition avec les mots "flemme", "glandouille", "playstation 2", "msn" ou "Obiwan Kenobi" sera disqualifiée d'office !)
Et bientôt, le lancement du blog version 1.5, avec le teaser d'une année riche en rebondissements et en sushis ! (et en articles de blog)
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Ce jour-là l'Incurable a été particulièrement
mercredi 04 juin 2008
Et si c'était cela, perdre sa vie : se poser les questions essentielles juste un peu trop tard ?
Par L'Incurable le mercredi 04 juin 2008, 03:37
(citation de Gilbert Cesbron, extraite de Don Juan en automne)
Aristote, en bon essentialiste, faisait la différence entre les qualités essentielles et les qualités accidentels, entre le nécessaire et le contingent dans la définition d'une chose, entre ce qui fait que la chose est telle chose et pas une autre chose, et ce qui affecte la chose d'une manière accidentelle qui aurait donc pu être autre. (comment ça, "un peu aride, comme début d'article" ?)
Dans Platon et son ornithorynque entrent dans un bar, adorable petit livre qui vulgarise la philosophie en passant par des blagues, Thomas Cathcart et Daniel Klein réfléchissent à cette idée à travers cette blague éculée et délicieuse :
"Pourquoi un éléphant est-il gris, gros et doté d'une trompe ?
– Parce que s'il était petit, blanc et rond, ce serait une aspirine."
"Certes, me direz-vous, et alors ?". Ben je comprend qu'on se dise qu'il est essentiel pour un éléphant d'être gris, gros, et doté d'une trompe ; un éléphant pas gris, pas gros et pas doté d'une trompe aurait sûrement des soucis d'identité — et quelques rendez-vous chez le psy à prévoir (jusqu'à faire son coming-out en sortant un livre Mémoires d'une aspirine, ou comment vivre 40 ans dans l'angoisse de tomber dans un verre d'eau par inadvertance sans pouvoir le dire à personne).
Je ne suis pas essentialiste. Pas du tout. J'aimerais mais non.
En notre époque, l'essentialisme prend un regain hallucinant, sans que les gens s'en rendent compte. Ça s'appelle maintenant la génétique. Prenez mon deuxième frère, par exemple. Il s'appelle Thomas. Thomas ne ressemble pas beaucoup à mon frère aîné, ni à la petite sœur, ni à moi. Il est nerveux, osseux, bougeux. Dans la famille on l'appelle parfois "le fils du facteur" ; c'est horrible, je sais. Eh bien je ne crois pas que ce fût une qualité essentielle (inscrit dans son code génétique de facteur) de Thomas de gueuler "BIBEROOOON" quand il était un tendre (et chauve) bébé alors que moi, dodu endormi, je bullais déjà paisiblement dans mes couches sales.
Une mésaventure récente m'obligea cependant à me pencher à nouveau sur la question. Devant l'obligation de trouver une nouvelle image pour me représenter sur les forums et sur msn, je choisis une image de Yoshitoshi ABE, mon auteur fétiche (qui agrémente ma belle bannière de ses superbes dessins) :
En cliquant dessus pour avoir la version grande... et pour vous apercevoir que oui, c'est bien une fille (mais si, regardez bien... elle fait du shopping !! or c'est une qualité essentielle de la fille de faire du shopping, dirait Aristote). Et là, plusieurs personnes ont fait la réflexion que, quand même, enfin, c'est une fille quoi. Or je suis un homme, un vrai, un poilu qui sent sous les bras. Sur le coup, très franchement, je n'ai pas compris. Je n'ai pas compris que l'on me refuse, ou tout du moins que l'on tique, même sous la forme d'une blague, à l'idée que je me représente, que je m'avatarise, sous les traits d'une personne de sexe féminin... J'aurais choisi Bugs Bunny pour me matérialiser dans le monde du virtuel, personne ne m'aurait objecté "Mais enfin, tu es un être humain, qu'est-ce que c'est que ce bordel ?". À croire que le double chromosome X est une qualité plus essentielle que de bouquiner de mars à novembre (le bouquinage est un terme très mignon pour désigner la période de rut du lièvre).*
Et pourtant, moi ça ne me paraît pas essentiel justement. Je peux me sentir beaucoup d'affinité avec une amie qui a le même humour que moi, avec une artiste qui a la même sensibilité que moi, ou avec une héroïne de fiction, peu importe. L'identification peut marcher à plein tube sans que la différence de genre ne me pose aucun problème existentiel, dans un sens comme dans l'autre — je ne crois pas avoir de facette transsexuelle cachée.
Où veux-je en venir ?
À la simple réflexion que si je possède des qualités essentielles, elles ne me sont pas inhérentes, mais résident dans le regard que les autres portent sur moi. Et je mentirais en prétendant que je ne fais pas la même chose avec les autres, sur d'autres motifs. Il m'est arrivé une histoire similaire un jour. Une fille avait un avatar de Marilyn Monroe, et je ne la connaissais que par cet avatar, jusqu'à ce que j'apprenne que cette fille dans la "vraie vie" avait effectivement les cheveux blonds... et la peau d'un noir de geai. Je ne peux m'empêcher qu'il y a une forme de racisme dans la gêne que j'ai ressentie face à cet "amalgame" noir/blanc, tout comme je vois une forme de sexisme dans le refus que je porte un masque féminin. Mes mots sont peut-être durs. Mais j'essaie simplement d'être cohérent avec moi-même, en combattant toute forme de réductionnisme. La question que pose Aristote se pose pour toutes choses en ce monde**, certes, mais je crois que tout le monde devrait au moins se la poser quand il juge le genre humain. Voler des poules n'est peut-être pas une qualité essentielle du gitan, et si tout le monde y réfléchissait deux secondes, y'aurait un peu plus de tolérance dans le monde. (mais alors, je n'aurai plus l'excuse de dire que c'est dans ma nature d'avoir une horloge biologique du sommeil réglée sur 4h30-11h50 en période de vacances).
.*Pour m'avoir enduré parfois dans mes crises de féminisme aigüe, certains savent que je suis partisan d'une égalité homme-femme pure et dure, c'est-à-dire que c'est vraiment la même chose, un homme et une femme, hormis . Les seuls différences essentielles que je reconnais à ces deux pseudo moitiés de l'humanité sont résumées dans cette blague que j'aime beaucoup :__
Dieu, après avoir créé Adam et Eve, était plutôt content de son travail. Mais il se dit qu'il pouvait encore peaufiner la chose, alors il fit une proposition à ses deux nouveaux-nés :
– Bon, les enfants, leur dit-il, je vais vous faire un dernier cadeau à chacun, et là, je vais vous laisser le choix pour vous les départager. Le premier cadeau, c'est de pouvoir faire pipi en restant debout, et...
– Génial ! l'interrompt Adam. C'est exactement ce que je veux, je prends !
– Comme tu veux, fit Dieu. Dans ce cas, c'est Eve qui aura les orgasmes multiples.
** Pour autant que les choses existent en tant que tel. Pendant deux heures par semaine cette année, j'ai dû apprendre qu'il n'y avait pas de "choses en soi". Ça laisse des marques.
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Ce jour-là l'Incurable a été particulièrement
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